RDC : Activisme ou opportunisme ? Le paradoxe des ONG congolaises après Kabila (Christian Bahati)

Kinshasa, le 6 novembre 2025, Africa-Infos.cd

Depuis la fin du régime de Joseph Kabila et l’arrivée d’un nouveau pouvoir en 2019, l’activisme congolais en matière de défense des droits humains semble avoir perdu de sa vigueur. Ce qui fut autrefois un front bruyant de contestation s’est mué en un murmure discret, suscitant de nombreuses interrogations sur les véritables motivations de certaines organisations non gouvernementales (ONG) du pays.

Sous l’ancien régime, des structures telles que l’ACAJ, l’ASADHO, la JED, la LUCHA ou FILIMBI faisaient figure de sentinelles citoyennes redoutables, multipliant marches, conférences de presse et campagnes de dénonciation contre les dérives du pouvoir. Leurs dirigeants, à l’instar de Georges Kapiamba, Jean-Claude Katende, Civis Tshivuadi ou encore Luc Nkulula, occupaient massivement l’espace médiatique et semblaient incarner la conscience morale de la nation.

Mais pour beaucoup d’observateurs, cette effervescence d’alors s’apparentait moins à une lutte désintéressée qu’à une mobilisation sélective, dirigée essentiellement contre le régime Kabila. Car depuis l’alternance politique, le ton a radicalement changé. Alors que les sujets d’inquiétude ne manquent pas — drames humains sur les lacs congolais, la taxe RAM, la surpopulation carcérale à Makala, la corruption endémique, ou encore l’occupation persistante de l’Est par le M23 — les réactions d’indignation se font désormais rares et timides.

Un activisme sélectif et une société civile en perte de repères

Pour Christian Bahati, président de la Fondation FOBAC et observateur attentif de la scène sociale et politique congolaise, ce silence progressif n’est pas anodin. Dans une analyse qu’il signe, il évoque un activisme sélectif révélateur d’une crise d’identité au sein du mouvement associatif congolais.

« L’activisme que nous voyons aujourd’hui semble dépendre davantage du contexte politique que de la gravité des faits. Sous d’autres régimes, la taxe RAM ou les pertes de territoires face au M23 auraient provoqué une tempête d’indignation. Aujourd’hui, c’est un silence assourdissant qui prévaut, au nom d’un patriotisme de circonstance », a fait remarquer M. Bahati.

Il note avec regret que les mêmes acteurs qui criaient haut et fort hier face aux abus du pouvoir Kabila, gardent aujourd’hui le silence, alors que la misère s’aggrave et que les droits fondamentaux continuent d’être bafoués.
« Plusieurs ONG et mouvements citoyens ont été extrêmement actifs pour perturber le mandat du président Joseph Kabila. Mais aujourd’hui, malgré les dérives du régime Tshisekedi, malgré la pauvreté criante, le chômage massif et la répression des voix dissidentes, ces mêmes acteurs sont étrangement muets. C’est une contradiction morale qu’il faut oser interroger », a-t-il ajouté.

Selon lui, plusieurs structures se sont institutionnalisées, au point d’oublier leur essence première : défendre les droits humains sans calcul politique.
« L’activisme ne devrait jamais être une stratégie d’opportunité, mais une conviction. Être du côté du peuple, c’est avoir le courage de dénoncer, que l’injustice vienne d’hier ou d’aujourd’hui », a-t-il déclaré avec insistance.

Repenser le rôle de la société civile congolaise

Abordant la question de la responsabilité citoyenne, Christian Bahiti plaide pour une refondation morale et éthique de la société civile congolaise.
« Une ONG qui se tait face à la souffrance du peuple perd son âme. La crédibilité ne se construit pas dans la proximité avec le pouvoir, mais dans la constance des principes et la fidélité à la vérité », a-t-il martelé.

Pour lui, l’enjeu dépasse la simple question de posture : il s’agit de la survie même du contre-pouvoir citoyen dans une démocratie encore fragile.
« La société civile doit redevenir ce qu’elle a toujours prétendu être : la voix des sans-voix, le miroir critique du pouvoir et le levier d’un État de droit effectif », a-t-il poursuivi dans son analyse.

Un débat ouvert sur la crédibilité du mouvement associatif

Dans sa conclusion, le président de la Fondation FOBAC constate que cette situation relance le débat sur la crédibilité et l’indépendance des ONG en RDC.
« La question n’est pas seulement de savoir si les ONG doivent dialoguer avec le pouvoir, mais de déterminer à quel prix et avec quelle indépendance », a-t-il fait savoir.

Faut-il y voir une mutation stratégique vers un dialogue plus institutionnel avec l’État, ou une dérive opportuniste dictée par la recherche de faveurs politiques et financières ?
Quel que soit le diagnostic, une chose semble claire : la société civile congolaise traverse une phase de redéfinition. Entre engagement citoyen et prudence politique, elle est appelée à choisir entre le confort de la neutralité et le courage de la vérité, a conclu M. Bahati.

Mais au fond, la société civile congolaise aura-t-elle encore le courage de retrouver son indépendance et de redevenir cette force morale capable de dire la vérité au pouvoir, quel qu’il soit ?

Anaclet SWEMBANI

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