Quand la régulation dérange les habitudes, les actes deviennent la meilleure réponse aux critiques.
À l’Autorité de Régulation de la Sous-Traitance dans le Secteur Privé (ARSP), les cent premiers jours de Juan Ted Beleshayi Kasanda ont installé une nouvelle équation : réformer, moderniser et réguler. Trois mots qui résument une méthode de gestion fondée moins sur les discours que sur le contrôle, la traçabilité, la discipline administrative et la volonté de replacer l’entreprise congolaise au centre de la chaîne de valeur nationale.
ASM.
Nommé le 3 juin 2026 et officiellement installé le 11 juin, Ted Beleshayi n’a pas choisi la facilité. Il a hérité d’une institution appelée à jouer un rôle stratégique dans un secteur où se rencontrent des intérêts économiques considérables. Dès ses premières semaines, sa direction a engagé la digitalisation des procédures, la réorganisation administrative, l’assainissement de la gestion et la professionnalisation des équipes. L’ARSP a notamment lancé les attestations numérisées et poursuit la dématérialisation de ses services.
Mais c’est surtout sur le terrain de la régulation que la méthode du nouveau Directeur général devient la plus visible.
Car réguler, ce n’est pas punir. Réguler, c’est remettre de l’ordre pour permettre aux acteurs conformes d’exister.
Cette philosophie donne tout son sens aux contrôles relancés dans plusieurs secteurs et aux décisions prises contre des pratiques jugées contraires à la législation. Le 25 septembre, l’ARSP a ainsi ordonné à KICO, Ivanhoe Mines Services et Ivanhoe Mines DRC de mettre fin à 140 contrats conclus avec des sous-traitants non éligibles et d’ouvrir un processus correctif de 30 jours.
Le 28 septembre, une décision similaire a concerné la SICOMINES. Six sous-traitants non éligibles ont été visés par une injonction de cessation et de retrait. Selon la décision officielle de l’ARSP, les contrats concernés représentaient 80 % du chiffre d’affaires de l’ensemble des sous-traitants de cette société.
Ces décisions permettent de comprendre ce qui se joue derrière la réforme : lorsqu’un régulateur assainit un marché, il ne détruit pas nécessairement des opportunités ; il peut précisément chercher à les remettre dans le circuit légal.
C’est là que se trouve l’une des idées fortes portées par Ted Beleshayi : plus la régulation devient effective, plus les espaces économiques peuvent être ouverts aux entreprises qui remplissent les conditions prévues par la loi.
L’objectif n’est donc pas de fermer le marché. Il est de faire en sorte que les règles du marché soient effectivement respectées.
LE CONTRÔLE COMME OUTIL DE LIBÉRATION ÉCONOMIQUE
Pendant longtemps, la question de la sous-traitance congolaise a été posée principalement sous l’angle du volume des marchés. La véritable question est pourtant plus profonde : qui bénéficie réellement de ces marchés ?

C’est précisément sur cette question que la régulation prend tout son sens.
Une entreprise congolaise qui respecte la loi, dispose des compétences nécessaires et remplit les conditions d’éligibilité doit pouvoir accéder aux opportunités qui lui sont réservées. À l’inverse, les montages de façade, les entreprises non éligibles ou les mécanismes destinés à contourner les règles ne peuvent que réduire l’espace disponible pour l’entrepreneuriat national.
Dans cette perspective, le phénomène des « prête-noms », évoqué par le Directeur Général lors de la conférence de presse du 1er octobre, apparaît comme un défi majeur. Une entreprise congolaise ne devrait pas être utilisée comme simple façade pendant que la valeur économique, la décision et les bénéfices demeurent ailleurs.
Le véritable enjeu de la réforme est donc de passer du Congolais présent sur le papier au Congolais réellement acteur de l’économie.
TED BELESHAYI : UNE ADMINISTRATION QUI ASSUME SA MISSION
Il y a également une dimension managériale dans cette nouvelle orientation.
Une institution de régulation ne peut être crédible avec des procédures lourdes, des responsabilités mal définies ou un dispositif de contrôle insuffisamment professionnalisé. C’est pourquoi la nouvelle direction a également travaillé sur le cadre organique, les fiches de postes, la discipline administrative et le renforcement du corps des inspecteurs.
Le recrutement interne a ainsi enregistré 121 candidats au test écrit, avant la formation de 55 nouveaux inspecteurs, engagés dans l’apprentissage des techniques de constatation, d’enquête et de suivi des infractions liées à la sous-traitance.
Le message est clair : une bonne réglementation exige des hommes capables de la faire respecter.
La réforme ne peut donc pas se limiter aux textes. Elle doit également transformer les pratiques administratives, renforcer les compétences et installer une culture de responsabilité.
L’ARSP N’EST PLUS SEULEMENT UN GUICHET : ELLE DOIT DEVENIR UN VÉRITABLE RÉGULATEUR
La vision présentée par Ted Beleshayi va plus loin que la seule délivrance des documents administratifs.
Il veut faire de l’ARSP une institution capable de contrôler, d’orienter, de sanctionner lorsque cela est nécessaire, mais aussi de créer les conditions permettant aux entreprises congolaises de grandir.
C’est pourquoi la question du financement accompagne désormais celle de l’accès aux marchés. Une entreprise peut être éligible et compétente, mais rester incapable d’exécuter un marché faute de fonds de roulement. La régulation doit donc progressivement dialoguer avec les mécanismes de financement pour que l’accès au marché ne demeure pas une simple possibilité théorique.
La logique est simple : ouvrir une opportunité sans donner à l’entreprise les moyens de l’exécuter ne suffit pas.
LE CONTENU LOCAL, NOUVEL HORIZON DE LA SOUS-TRAITANCE
L’entrée en vigueur du nouveau cadre légal relatif au contenu local donne à cette réforme une dimension encore plus stratégique.
L’ARSP a engagé des échanges avec d’autres institutions publiques, notamment l’ARMP, autour de sa mise en œuvre. Cette démarche traduit une volonté de ne pas isoler la question de la sous-traitance de l’ensemble de la commande et de l’activité économiques nationales.
Même les dérogations accordées aux entreprises étrangères peuvent désormais être assorties d’obligations en faveur des Congolais. Dans une décision de septembre, l’ARSP a ainsi imposé à une société bénéficiaire d’une dérogation de transmettre un programme de transfert de compétences au profit des Congolais.
Voilà le véritable sens du contenu local : faire en sorte que la présence d’investissements en RDC produise également des compétences, des entreprises, des emplois et une capacité entrepreneuriale durable au bénéfice des Congolais.
LES CRITIQUES ? QU’ELLES SOIENT CONFRONTÉES AUX FAITS
Toute institution publique doit accepter la critique. Mais toute critique mérite également d’être confrontée aux faits.
Après seulement cent jours, personne ne peut sérieusement prétendre que toutes les réformes sont déjà achevées. Leur efficacité devra être mesurée dans le temps, notamment à travers des indicateurs précis : délais de traitement, nombre et qualité des contrôles, niveau de conformité, accès des entreprises congolaises aux marchés, création d’emplois, mobilisation des financements et application effective du contenu local.
Mais il serait tout aussi réducteur de parler d’inaction lorsque des décisions sont prises, des procédures sont digitalisées, des inspecteurs sont recrutés et formés, et que des entreprises non éligibles font l’objet d’injonctions formelles.
Une réforme qui commence à toucher aux pratiques établies peut naturellement susciter des interrogations. Mais elle doit être jugée d’abord sur la légalité de ses actes, la transparence de ses procédures et les résultats qu’elle produit.
LE CHOIX DE LA RIGUEUR
Ted Beleshayi n’a pas encore achevé son œuvre. Les cent jours ne sont qu’une première étape.
Mais ils auront permis de poser une orientation : une ARSP plus numérique, plus contrôlante, plus structurée et davantage tournée vers l’entrepreneur congolais. L’institution affirme désormais vouloir intensifier les contrôles, poursuivre la professionnalisation de ses équipes, renforcer la rigueur financière, étendre son action sur l’ensemble du territoire et faciliter l’accès des entreprises éligibles aux marchés et aux financements.
Le débat sur l’ARSP gagnerait donc à sortir des procès d’intention.
Car derrière chaque contrôle se trouve une question économique : qui bénéficie du marché ?
Derrière chaque sanction se trouve une autre question : qui doit respecter la loi ?
Et derrière chaque entreprise congolaise qui accède effectivement à un marché se trouve finalement la raison d’être même de la régulation.
Ted Beleshayi devra désormais transformer cette première dynamique en résultats durables. C’est là que se jouera véritablement son bilan. Mais une chose est déjà certaine : à l’ARSP, la régulation n’est plus présentée comme une simple obligation administrative. Elle est revendiquée comme un instrument de transformation économique.
Plus le marché est assaini, plus les règles deviennent lisibles ; plus les règles sont respectées, plus les entreprises éligibles peuvent accéder aux opportunités. Et plus les entreprises congolaises accèdent aux opportunités, plus la sous-traitance peut devenir un véritable levier de création de richesse nationale.
C’est peut-être là, au fond, le pari le plus important de la nouvelle direction : ne plus seulement réguler la sous-traitance, mais utiliser la régulation pour libérer l’entrepreneuriat congolais.
Anaclet Swembani .

